L'article ci-dessous est paru dans le quotidien Le Figaro, Paris, France, pages 1 et 16, le 16 octobre 1954.
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Je ne suis pas sûr que le monstre du Loch-Ness est posée aux malheureux journalistes pendant les nombreuses années de son hypothétique existence autant d'inextricables "cas de conscience" que les soucoupes et autres engins volants, dont nous subissons la fantomatique invasion.
C'était un serpent de mer, bon enfant et blagueur, dont la révélation paraissait réservée aux pêcheurs, aux riverains d'un lac privilégié, voire aux baigneurs imprudents, mais qui se manifestait surtout en période estivale, dans l'atmosphère lourde des salles de rédaction quand l'actualité s'amenuise.
Les soucoupes, elles, tout le monde ou presque peut en voir. Hier encore, sur la foi d'informations qui émanaient du maire de Fontaine-Vaucluse en personne, la base aérienne de Caritat délégua deux "Mistral" pour rechercher le disque blanc surmonté d'une coupole sphérique que le magistrat municipal avait signalé.
Est-il besoin de préciser que les deux appareils - dont la vitesse de pointe, rappelons-le approche mille kilomètre à l'heure - ne rencontrèrent que des nuages plus ou moins sphériques, mais dont les nimbus les autres stratocumulus ne présentaient aucun caractère insolite.
La bonne foi des témoins qui se font connaître chaque jour ne saurait - à l'exception de quelques incorrigibles amateurs de canulars - être mise en doute.
Philippe Bouvard.
(Suite en dernière page colonne 3 et 4)
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Suite de la première page
Il nous appartient pourtant depuis la multiplication de scs apparitions de faire quotidiennement le point; d'opérer avec les seules données graphologiques ou orthographiques la démarcation entre les témoignages sincères et les mystifications; de dégager enfin à l'usage de ceux qui n'ont encore rien vu la signification de faits dont jamais aucun journaliste encore n'a été à même de constater la véracité.
Les lettres s'amoncellent. Les coups de téléphone se multiplient. Les visites se succèdent. Des gens sérieux n'hésitent plus à indiquer leur état civil et leurs qualités au bas de documents relatant la rencontre d'une Vénusienne ou l'envol d'un Uranide.
Certes, des enquêtes s'imposeraient souvent. Mais on ne peut pas chaque fois alerter le commandant d'une base aérienne à seule fin de pourchasser un demi-cigare volant.
Les gendarmes de leur côté, continuent de consigner sur leur grand livre des apparitions de lueurs bleu orangées entre un vol de bicyclette et une contravention pour tapage nocturne.
Cette coopération momentanée de la maréchaussée fortifie certains dans leurs illusions et les persuade que le gouvernement cherche, lui aussi, des témoins pour établir l'existence d'invasion interplanétaire.
Aujourd'hui, trop de témoignages, dont la presse n'a eu bien souvent le temps que de relater le côté positif sans imprimer le lendemain la réfutation, viennent influencer l'opinion de tous ceux - et c'est encore, Dieu merci, le plus grand nombre! - à qu'il n'a pas encore été donné d'assister personnellement à ces phénomènes.
Le silence prudent observé par les savants de toutes disciplines, comme par les porte-parole de la science officielle, laisse le champ libre à toutes les hypothèses.
Certaines émissions radiophoniques d'anticipation ont montré éloquemment voici quelques années, combien la foule était influençable.
Le journaliste, déplorant plus que jamais de ne pas posséder la science infuse, se consume maintenant entre les piles de lettres dénonçant l'existence d'êtres supraterrestre et les vitres embuées de la salle de rédaction où le soir, la fatigue aidant, il semble que le reflet "surréaliste" des lampadaires créer d'inquiétants engins lumineux.
Il court alors à la fenêtre, l'ouvre toute grande pour chasser ses hallucinations et constaté avec effarement que dans le mouvement qu'il a imprimé à la croisée, les soucoupes ont changé de place!...
La majorité de ses lecteurs semblent y croire, et lui-même, à certains instants, est tout près de parier sa carte professionnelle qu'il se passe quelque chose d'étrange dans l'atmosphère.
Il se nourrit plus qu'un espoir, un seul mais grand espoir, c'est que, sur un appel officiel, il puisse enfin, dans un poste de police parisien, interviewer le premier Martien qui, se rendant à ses frères terriens, aurait choisi notre liberté...
Philippe Bouvard.