L'article ci-dessous est paru dans le quotidien Libération, Paris, France, pages 1 et 5, le 14 octobre 1954.
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Parmi la moisson surabondante d'observations d'objets ménagers volants que, depuis quelques jours, l'Agence France Presse (officieuse) nous jette en pâture à longueur de journée, et sur quoi la presse dite à sensation renchérit - à croire qu'un mystère vaut mieux qu'une vérité - nous avons pêché hier, la dépêche suivante:
Chateaubriand, 13 octobre (A.F.P.)
Un garçonnet de 13 ans, le petit Gilbert Lelay, affirme avoir vu hier soir, vers 22 h. 30, un engin mystérieux dans une prairie, à quelque 600 mètres du domicile de ses parents, au village de Sainte-Marie-en-Erbray, près de Châteaubriand. L'enfant déclare être resté dix minutes à observer, à une dizaine de mètres, cet engin qui avait la forme d'un cigare phosphorescent. Un passager, un homme vêtu d'un complet et d'un chapeau gris, chaussés de bottes, lui avait déclaré en français: "Regarde, mais ne touche pas." Il lui mit une main sur l'épaule, tandis que de l'autre, il tenait une boule lançant des feux violets. Il monta dans l'appareil par une portière qu'il fit claquer. Sur ce qui pourrait être un tableau de bord, se trouvaient plusieurs boutons multicolores. Toujours selon l'enfant, l'engin s'éleva lentement, à la verticale, lançant des feux dans toutes les directions, fit deux tour dans l'air et disparu subitement.
Elle n'est ni plus méchante, ni plus originale qu'une autre cette histoire. Mais l'A.F.P. va-t-elle se mettre à publier toutes les histoires que peuvent se raconter les enfants, sur n'importe quel sujet? Sûrement pas, car il n'y aura bientôt plus de place pour caser une "information", ce qui est le rôle d'une agence.
Alors pourquoi cet empressement à passer toutes ces dépêches de correspondants, en vrac, sans
Jacques DEROGY
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vérification, sans contrôle, sans enquête sur l'authenticité des "témoignages" ou sur la bonne foi des "témoins"? Est-ce vraiment informer l'opinion publique que de lancer à tous les vents, pêle-mêle, les ragots de village, les canulars d'aimables humoristes et les inquiétudes des foules devant tel ou tel phénomène? N'est-ce pas plutôt contribuer à entretenir une psychose?
Nous pensons qu'il faut en sortir, se dégager de cette cascade de descriptions, de cette épidémie qui prend des proportions invraisemblables et qui risque de nous conduire à un torticolis généralisé, sinon au bord de la folie collective.
Nous avons assez ironisé sur les "Martiens" et autres "Uranides" petits, velus et débonnaires, qui rendent visite à quelques campagnards privilégiés, prennent les vergers pour des pistes d'atterrissage, viennent se chauffer au fournil du boulanger du coin, perdent le nord du côté de Limoges et posent en bretelles extra-souples pour les photographes amateurs de certain hebdomadaire. Il pourrait devenir fastidieux pour nos lecteurs d'énumérer ainsi les témoignages plus ou moins farfelus qui nous parviennent au fil des jours, et même des heures. Hier, c'était deux forains de Clamecy qui, apercevant à 50 mètres un engin de forme cylindrique, disaient avoir ressenti une décharge électrique, tandis que le moteur de leur camion tombait en panne; un conseiller général de canton, un cafetier, un joueur de rugby et un champion de natation qui signalaient une boule de feu au-dessus de la chapelle de Brouilly, à Belleville-sur-Saône; un transporteur laitier de Saint-Etienne qui voyait ses phares s'éteindre sous l'action d'un mystérieux rayon vert, filant dans le ciel; un professeur de mathématiques de Lisieux qui pouvait suivre les soubresauts, entre 200 et 300 mètres d'altitude, d'un disque argenté... Il n'y a pas de raison que ce carroussel de vaisselle volante n'arrête de tourner la tête de nos contemporains. Mais du moins pourrait-on stopper l'avalanche des faux témoignages, des affabulations, des mystifications, des descriptions faites de mauvaise foi, qui représentent à coup sûr la grande majorité des observations relatées ces temps derniers, tout simplement en interrogeant les témoins, comme nous l'avons fait, la semaine passée, avec les gendarmes de Coulommiers, pour démasquer l'imposture d'un cantonnier de la région.
Il resterait alors à procéder à une enquête rigoureuse sur les observations dignes de foi, comme celle ouverte par les autorités militaires sur le phénomène signalés par de nombreux visiteurs de la foire-exposition de Metz et par les servants d'un projecteur de l'armée qui, dimanche soir, balayait le ciel messin de son faisceau lumineux. Pendant plusieurs heures, les uns et les autres purent voir un cercle lumineux immobilisé à très haute altitude, saisi dans le pinceau du phare. Le service du radar également monté au stand de l'armée essaya vainement de "contacter" le cercle insolite. D'après les premiers renseignements, ce phénomène pourrait être expliqué par la présence d'un cumulus stabilisé éclairé par la pleine lune à ce moment cachée derrière un rideau de nuages.
Il n'est pas douteux qu'il y a dans le ciel des choses que nous ne connaissons pas. Mais ce nous n'englobe pas uniformément tous les individus. Pour le berger du massif central qui n'a jamais vu d'hélicoptères, cet engin peut apparaître comme une "soucoupe volante", dont on lui rabat présentement les oreilles. Pour les citadins qui ne connaissent pas certains phénomènes naturels - peut-être mieux connus des bergers - tels que les halos, les faux soleil et les fausses lunes (parhélie), le lever de Vénus, le spectre de Brocken (projection sur une couche de brume souvent imperceptible de la silhouette d'une personne cernée d'une auréole irisée, qui peut se produire en montagne) voilà de quoi alimenter les témoignages d' "engins volants non identifiés". On peut se vanter d'avoir déjà vu la foudre en boule ou d'avoir observé l'éclat particulier - plus brillant que la lune - d'un ballon sonde éclairé par les rayons du soleil couchant, au-delà de la couche inférieure des nuages? Qui peut imaginer la vitesse de la tache irisée produite par les phares d'une auto montant sur une côte sur un plafond nuageux? Qui a pu suivre réellement la chute d'un bolide?
Il n'y aurait donc par un type de soucoupe volante, mais 10 ou 20 types, car si soucoupe il devait y avoir, pourquoi ces couleurs et ces formes variées. Mais nous ne connaissons pas toutes les anomalies du ciel.
Nous avons rencontré, hier des savants et des techniciens particulièrement qualifié. Les uns font montre d'une indifférence peut-être très scientifique, mais méprisante pour l'opinion publique. Les autres pour être aussi sceptiques admettent, sans manifester aucune inquiétude, que connaissent de visu les ballons-sondes, les avions à réaction, les prototype d'engins nouveaux, les boules de feu, les parhélies et les mirages en altitude, ils n'ont peut-être jamais vu certains phénomènes plus rares, devenus plus fréquents de nos jours.
"Qui nous dit que les nuages radioactifs qui se promènent depuis quelques années dans le ciel ne produisent pas de phénomènes électrostatiques nouveau, par exemple. Nous sommes loin de connaître tous les phénomènes météorologiques et atmosphérique."
En tout cas une chose est certaine: ce n'est pas en publiant en vrac toutes les dépêches de toutes les communes de France qu'on arrivera à détecter le phénomène nouveau, si phénomène il y a. Et ce n'est pas non plus en tentant de faire analyser par un aéropage de techniciens, pour ne pas dire de savants, des "témoignages" incomplets, imprécis qu'on arrivera jamais à en sortir.
D'aucuns ont demandé la constitution d'un comité d'enquête qui examinerait les observations signalées. Le rôle d'un tel comité devrait être tout d'abord d'écarter et de dénoncer les auteurs de mystification, ceux qui conseillent et ceux qui les exploitent et de ne retenir que les déclarations qui s'avèrent vraiment utilisables, qui ont une signification objective.
Et nous n'hésitons pas à demander des sanctions contre les marchands de sommeil et autres témoins de mauvaise foi.
Alors, mais alors seulement, la science ne se dégradera pas en considérant un problème enfin posé en termes clairs.
J. DEROGY.